Bakary Samake, Christian Mbilli, Bruno Surace... Trois raisons d'espérer pour la boxe en France
Depuis quelques années, des Français comme Bakary Samake, Christian Mbilli ou Bruno Surace dépoussièrent une boxe moribonde à coups d'exploits et de parcours atypiques. Suffisants pour redonner la foi ?
Debout à côté de son ring, Bakary Samake vient de terminer son entraînement. Bonnet sur la tête, il lance plusieurs sons sur son téléphone pour mettre en musique la prochaine story de son compte Instagram, suivi par environ 300 000 abonnés. On entend pêle-mêle du Himra ou encore La Rvfleuze, deux figures montantes du rap. Dans un autre genre, Samake est lui aussi une future pépite. Son talent lui vaut d'être l'un des boxeurs français les plus populaires auprès des jeunes. Il doit également cette reconnaissance à son goût du spectacle. On l'a par exemple vu combattre en plein milieu des Halles de Châtelet devant un public conquis, venu assister au combat gratuitement. « Pour une ceinture WBC, c'est une première dans le monde, nous fait remarquer Issa Samake. Les Américains ont halluciné et ils ont refait pareil à Times Square. »
Le père construit depuis 2020 la jeune carrière professionnelle de son fils d'une façon plutôt atypique, qui dépoussière les standards habituels du noble art. Quand on lui demande d'où lui viennent ces idées, il esquisse un sourire fier. « C'est de la créativité. Je réfléchis toujours pour que la boxe se modernise et s'adapte à un nouveau public, plus jeune. » En avril dernier, il réalise un gros coup en coorganisant le combat de Bakary en avant-première du concert du rappeur star Gazo, à la Paris La Défense Arena. 38 500 spectateurs. Troisième affluence de tous les temps pour de la boxe en France. C'est aussi une réussite médiatique qui permet de mettre un coup de projecteur inattendu sur la boxe anglaise. Tout le monde parle du phénomène Samake, invaincu en 19 combats à seulement 22 ans et détenteur de la ceinture WBC « Silver » des super-welters (un titre intermédiaire prestigieux).
« C'était incroyable. Mon but est de faire rêver les gens. J'ai senti que j'étais au-dessus de mon adversaire alors j'ai fait durer le plaisir, rejoue le jeune boxeur. Je voulais que les spectateurs voient mon style. Au bout de huit rounds, c'était le bon moment pour le mettre K.-0. » Devenu professionnel à 17 ans au Luxembourg, le désormais premier mondial au classement WBC de sa catégorie (-70 kg) n'a pas suivi le chemin classique promis aux pépites françaises, qui font normalement leurs armes chez les amateurs. À cause de la crise du Covid, il décide de sauter les étapes et performe d'entrée de jeu. Son dernier combat, le 25 octobre au Palais des sports Marcel-Cerdan de Levallois-Perret, a démontré une nouvelle fois les espoirs placés en lui. Dans une ambiance survoltée, il a écrasé Alejandro Ortiz par K.-O. au 5e round. Taiseux mais ambitieux, il assure que son rêve est « le titre mondial ». « Je m'en sens capable, je travaille tous les jours pour ça. »
Violent retour de bâton
S'il a gagné en popularité depuis quelques années, Samake s'est aussi pris un violent retour de bâton cet été. Le jeune boxeur est alors filmé en train de recevoir une fellation dans la rue. La scène est humiliante pour la femme à genoux devant le jeune sportif. Lui est hilare devant ses amis. La polémique enfle et la vidéo circule partout sur les réseaux sociaux. Samake publie dans les jours qui suivent un communiqué écrit dans lequel il s'excuse. Il sait, en plus, que son audience est jeune, souvent adolescente. Dans une discipline où l'image est aussi importante que les résultats sportifs, il est peu dire que cette polémique a refroidi de nombreux fans. Elle enlise également la boxe et d'autres sports de combat dans leur cliché habituel de sports de brutes, où les controverses sont aussi fréquentes que les K.-O.
En moto dans les rues de Marseille, Bruno Surace décroche son téléphone. On lui pose la question fatidique d'entrée. Est-ce qu'il peut relancer la boxe en France ? « Tout ce que je sais, c'est que la boxe n'est plus populaire. On a perdu cet engouement. Mais ce n'est pas un sport qui s'essouffle car on a de très grands boxeurs qui sont classés parmi les meilleurs du monde comme Mbilli, Samake, Lele Sadjo ou Cissokho. Mais on n'entend très peu parler d'eux. » Lui a dû attendre plus de 30 combats pour être médiatisé et reconnu auprès du grand public. C'était l'an dernier, lors de son premier combat hors de France. Une déflagration. Alors 55e mondial, Surace envoie au tapis le 2e mondial Jaime Munguia à Tijuana au Mexique devant 30 000 aficionados. Pour son retour en France, le Marseillais fait le tour des plateaux télé. Il se confie dans l'émission Clique présentée par Mouloud Achour, et même sur les ondes de France Inter.
https://x.com/cliquetv/status/187705832 ... ut%3Ablank
« Dans le traitement de la boxe, on cherche tout le temps un coupable. On aime se tirer dans les pattes. Je pense qu'il faut être positif dans son discours. On a besoin de sortir de notre niche d'initiés », explique Surace, conscient qu'il devait profiter de sa hype du moment pour remettre la boxe sur le devant de la scène. Mais sa célébrité ne tient qu'à un fil. Lorsque Munguia exige une revanche en Arabie saoudite, le boxeur de 27 ans est lucide. « Si je me prends un K.-O., c'est terminé, on n'entend plus parler de moi. On est tellement soumis au résultat. » Il ne sera pas mis au tapis, mais sa défaite va se transformer en controverse. Le Mexicain est contrôlé positif à la testostérone quelques jours plus tard. Surace refait le tour des médias pour y exprimer son « dégoût ». Encore une occasion ratée pour la boxe.
Pas un pays de boxe ?
Comment en est-on arrivé là ? Pour se faire une idée, on est allé demander à un ancien champion du monde, Mahyar Monshipour. Désormais membre de la direction technique nationale de la Fédération française de boxe, le Franco-Iranien a un avis tranché. « C'est simple, la France n'est pas un pays de boxe. Les Samake, Mbilli et autres donnent des espoirs mais ils cachent la forêt. En amateur, on est l'une des meilleures nations du monde. Mais c'est en professionnel qu'on pêche. On n'a pas d'infrastructures, c'est de la débrouille. » Attirer un public de non-initiés dans les galas de boxe tout en proposant un grand show relève alors d'une mission presque impossible.
Issa Samake a réussi grâce à un gros réseau, « pas uniquement dans le monde de la boxe », et a su prendre des risques financiers pour son fils. « On n'est pas perdant car il faut le voir sur le long terme. Les sponsors nous aident et ça nous permet de nous faire connaître un peu partout dans le monde. » Mais tous les boxeurs ne sont pas dans ce cas. Surace, par exemple, ne gagnait pas sa vie grâce à la boxe avant de renverser Munguia. Il était obligé d'exercer un autre métier à côté, vendeur dans une boutique de luxe. Les boxeurs n'attirent plus et les promoteurs désertent.
Les frères Pourrut, qui investissent depuis 2005 dans la promotion et la gestion de droits télé des sports de combat, ont vite compris que l'avenir allait s'écrire dans une cage et non sur un ring. « Au début des années 2010, on s'est rendu compte que la boxe ne se vendait quasiment plus à part pour les très gros combats internationaux. Et il n'y avait pas de Français performant. À l'inverse, le MMA commençait à avoir de la visibilité », résume Laurent Pourrut, cofondateur de la Ligue Hexagone MMA. « La boxe a manqué un tournant avec l'arrivée d'une nouvelle génération de spectateurs qui voulaient plus de sensations et des combattants qui leur ressemblent. » Mahyar Monshipour est du même avis.
Glamour et show-business
« On s'ennuie souvent dans les galas de boxe. Il n'y a plus de grandes personnalités qui investissent dedans, comme des gens du show-business. Ça manque de glamour. » Autre tournant, Tony Yoka, fraîchement médaillé d'or aux Jeux Olympiques de Rio en 2016, se lance dans le monde pro en grande pompe avec un contrat en or avec Canal+. Sa « conquête » sera finalement un échec, tout comme l'image renvoyée pour la boxe. « Tout a été fait pour deux ou trois boxeurs olympiques, au lieu de mettre en lumière toutes les jeunes pépites. On voit le résultat : aucun n'a été champion du monde », souffle Issa Samake.
Même si Canal+ continue de diffuser de la boxe, une autre chaîne concurrente, RMC Sport, a pris une nouvelle dimension depuis la légalisation du MMA en France en 2020. Un temps diffuseur de matches européens de foot, la chaîne s'est tournée vers les sports de combat. Elle a aussi rapidement compris que le MMA se joue sur les réseaux sociaux. En 2023, par exemple, RMC Sport a réalisé plus de 107 millions d'impressions sur ses comptes sociaux pour la première soirée de la Ligue PFL en France, et réuni 1,3 million de téléspectateurs en clair. Les K.-O. des meilleurs combattants inondent en l'espace de quelques secondes les téléphones d'une nouvelle génération de passionnés. Les coups pleuvent, le spectaculaire prend le dessus. Face à la puissance du MMA sur les réseaux, la boxe est invisibilisée.
Faut-il alors surenchérir sur le côté spectacle ? Bakary Samake, bien placé pour en parler compte tenu de sa popularité sur ces nouveaux formats, ne va pas dans ce sens. « Les réseaux sociaux ont fait du mal à la boxe. Mais elle peut revenir grâce à son histoire et il y a encore beaucoup de fans en France. Dans les gradins de MMA, il y a beaucoup d'ambiance, mais pas sûr que tout le monde s'y connaisse vraiment. Alors qu'en boxe, c'est un public de connaisseurs. Il y a moins de bruit, c'est moins impressionnant à la télévision... C'est le noble art. »
C'est dans cet état d'esprit que Christian Mbilli construit sa carrière et sa notoriété. Le Français de 30 ans s'est expatrié au Canada après sa cinquième place olympique à Rio en 2016, pour devenir pro. Un franc succès puisqu'il est désormais champion du monde intérimaire WBC des super-moyens et invaincu en 30 combats. « On n'a pas besoin de faire du spectacle. Les spectateurs vont revenir à la boxe quand ils vont se rendre compte du niveau et de la beauté des combats », lance Camille Estephan, promoteur du Français. D'après lui, Mbilli est apprécié pour son « authenticité ». « Sa grande force, c'est de faire des combats intenses avec une technique exceptionnelle. »
Suffisant pour donner un nouveau souffle à la boxe en France ? Pour les initiés, cela ne fait pas de doutes que Mbilli est une star. Mais sa notoriété n'est pas encore à la hauteur, et son éloignement de la France est un facteur à prendre en compte. Pour cette raison, Camille Estephan souhaite organiser un combat en France « à moyen terme ». Mais le promoteur emmènera son poulain à trois conditions : si les fans sont prêts à acheter des places, si les médias l'appuient et si les partenaires sont prêts à suivre. « Vu sa popularité, Mbilli peut être un vrai ambassadeur pour la boxe tricolore », estime-t-il. Pourtant, il avait déjà voulu revenir en France cette année mais avait préféré annuler le combat par manque de garantie d'être payé. Il devait affronter un autre Français, Kevin Lele Sadjo, à l'Accor Arena à Paris, qui avait atteint de bonnes offres de bourses, à hauteur de 870 000 dollars (environ 750 000 €). Cette grosse occasion manquée aurait pu être un vrai coup de projecteur.
Comme si cela ne suffisait pas, les boxeurs français se font voler la vedette sur leur ring par des combattants de MMA, de plus en plus nombreux à mettre les gants pour s'essayer au noble art. Le dernier en date, Salahdine Parnasse, a rempli l'Arena Porte de la Chapelle à Paris et a réussi son coup médiatique et sportif face au boxeur Franck Petitjean. Si les combattants de MMA sont aussi populaires c'est que, contrairement à la boxe, ils ont conquis les salles dans toute la France grâce à une forte implantation locale. Les spectateurs s'arrachent les billets et peuvent aisément assister à des combats de grande qualité. « En plus, tout n'est pas centralisé à Paris, appuie Laurent Pourrut. Il existe une multitude d'autres ligues qui remplissent des salles grâce à des cartes de très haut niveau. »
Cette différence majeure avec la boxe, qui ne connaît plus de grands combats sur le sol français depuis plusieurs années, risque de s'accentuer. L'Arabie saoudite a mis les moyens, à coups de milliards d'euros, pour devenir la nouvelle place forte de la boxe mondiale. Récemment, Dana White, patron de l'UFC, est entré dans la danse en créant une nouvelle Ligue avec le richissime promoteur Turki Alalshikh. Conséquence, les meilleurs et surtout les plus spectaculaires boxeurs français vont devoir s'expatrier. Samake le sait, Surace aussi. Mbilli l'a déjà fait et des discussions seraient en cours pour un nouveau combat en Arabie saoudite début janvier, face à Munguia. « C'est frustrant de se dire que notre avenir est à l'international », dit Surace. Samake est plus enthousiaste : « Si je veux viser une ceinture mondiale et toucher le très haut niveau, je n'ai pas le choix. Ça fait quelques années que je fais des camps d'entraînement aux États-Unis. Mes combats sont retransmis par ESPN. J'essaie de me faire connaître là-bas. » Et les supporters français ? « J'espère qu'ils vont me suivre à la télévision. » Son père, lui, a déjà une idée pour l'avenir : « Revenir et faire le Stade de France. » On attend de le voir pour le croire.
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