éloge de la boxe

Discussion autour de la boxe anglaise professionnelle
Répondre
Avatar de l’utilisateur
goldmund
Star du forum
Star du forum
Messages : 3447
Inscription : 28 oct. 2006, 15:27
Localisation : à la bonne distance

un texte de Maurice MAETERLINCK dans son livre "l'intelligence des fleurs"
publié en 1907. Peut etre certains d'entre-vous connaissent, je l'ai
découvert recemment.

"Il convient, parmi nos soucis intellectuels, de s’occuper parfois des
aptitudes de notre corps et spécialement des exercices qui augmentent le
plus sa force, son agilité et ses qualités de bel animal sain, redoutable et
prêt à. faire face à toutes les exigences de la vie. Je me souviens, à ce
propos, qu’en parlant naguère de l’épée, entraîné par mon sujet, je fus
assez injuste envers la seule arme spécifique que la nature nous ait donnée:
le poing. Je tiens à réparer cette injustice. L’épée et le poing se complètent
et peuvent faire, s’il est gracieux de s’exprimer ainsi, fort bon ménage
ensemble. Mais l’épée n’est ou ne devrait être qu’une arme exceptionnelle,
une sorte d’ultima et sacra ratio. Il n’y faudrait avoir recours qu’avec de
solennelles précautions et un cérémonial équivalent à celui dont on entoure
les procès qui peuvent aboutir à une condamnation à mort. Au contraire, le
poing est l’arme de tous les jours, l’arme humaine par excellence, la seule
qui soit organiquement adaptée à la sensibilité, à la résistance, à la
structure offensive et défensive de notre corps.

En effet, à nous bien examiner, nous devons nous ranger, sans vanité, parmi
les êtres les moins protégés, les plus nus, les plus fragiles, les plus friables
et les plus flasques de la création. Comparons-nous, par exemple, avec les
insectes, si formidablement outillés pour l’attaque et si fantastiquement
cuirassés! Voyez, entre autres, la fourmi sur laquelle vous pouvez accumuler
dix ou vingt mille fois le poids de son corps sans qu’elle en paraisse
incommodée. Voyez le hanneton, le moins robuste des coléoptères, et pesez
ce qu’il peut porter avant que craquent les anneaux de son ventre, avant
que fléchisse le bouclier de ses élytres. Quant à la résistance de l’escargot,
elle n’a pour ainsi dire pas de limites. Nous sommes donc, par rapport à
eux, nous et la plupart des mammifères, des êtres non solidifiés, encore
gélatineux et tout proches du protoplasme primitif. Seul, notre squelette,
qui est comme l’ébauche de notre forme définitive, offre quelque
consistance. Mais qu’il est misérable, ce squelette que l’on dirait construit
par un enfant! Considérez notre épine dorsale, base de tout le système,
dont les vertèbres mal emboîtées ne tiennent que par miracle; et notre cage
thoracique qui n’offre qu’une série de porte-à-faux qu’on ose à peine
toucher du bout des doigts. Or, c’est contre cette molle et incohérente
machine qui semble un essai manqué de la nature, c’est contre ce pauvre
organisme d’où la vie tend à s’échapper de toutes parts, que nous avons
imaginé des armes capables de nous anéantir même si nous possédions la
fabuleuse cuirasse, la prodigieuse force et l’incroyable vitalité des insectes
les plus indestructibles. Il y a là, il faut en convenir, une bien curieuse et
bien déconcertante aberration, une folie initiale, propre à l’espèce humaine
qui, loin de s’amender, va croissant chaque jour. Pour rentrer dans la
logique naturelle que suivent tous les autres êtres vivants, s’il nous est
permis d’user d’armes extraordinaires contre nos ennemis d’un ordre
différent, nous devrions, entre nous, hommes, ne nous servir que des
moyens d’attaque et de défense fournis par notre propre corps. Dans une
humanité qui se conformerait strictement au vœu évident de la nature, le
poing, qui est à l’homme ce que la corne est au taureau et au lion la griffe
ou la dent, suffirait à tous nos besoins de protection, de justice et de
vengeance. Sous peine de crime irrémissible contre les lois essentielles de
l’espèce, une race plus sage interdirait tout autre mode de combat. Au bout
de quelques générations on parviendrait à répandre ainsi et à mettre en
vigueur une sorte de respect panique de vie humaine. Et quelle sélection
prompte et dans le sens exact des volontés de la nature amènerait la
pratique intensive du pugilat, où se concentreraient toutes les espérances
de la gloire militaire! Or la sélection est, après tout, la seule chose
réellement importante dont nous ayons à nous préoccuper; c’est le premier,
le plus vaste et le plus éternel de nos devoirs envers l’espèce.
En attendant, l’étude de la boxe nous donne d’excellentes leçons d’humilité
et jette sur la déchéance de quelques-uns de nos instincts les plus précieux
une lumière assez inquiétante. Nous nous apercevons bientôt qu’en tout ce
qui concerne l’usage de nos membres, l’agilité, l’adresse, la force
musculaire, la résistance à la douleur, nous sommes tombés au dernier rang
des mammifères ou des batraciens. A ce point de vue, dans une hiérarchie
bien comprise, nous aurions droit à une modeste place entre la grenouille et
le mouton. Le coup de pied du cheval de même que le coup de corne du
taureau ou le coup de dent du chien sont mécaniquement et
anatomiquement imperfectibles. Il serait impossible d’améliorer, par les plus
savantes leçons, l’usage instinctif de leurs armes naturelles. Mais nous, les
« hominiens », les plus orgueilleux des primates, nous ne savons pas
donner un coup de poing! Nous ne savons même pas quelle est au juste
l’arme de notre espèce! Avant qu’un maître ne nous l’ait laborieusement et
méthodiquement enseignée, nous ignorons totalement la manière de mettre
en œuvre et de concentrer dans notre bras la force relativement énorme qui
réside dans notre épaule et dans notre bassin. Regardez deux charretiers,
deux paysans qui en viennent aux mains: rien n’est plus pitoyable. Après
une copieuse et dilatoire bordée d’injures et de menaces, ils se saisissent à
la gorge et aux cheveux, jouent des pieds, du genou, au hasard, se
mordent, s’égratignent, s’empêtrent dans leur rage immobile, n’osent pas
lâcher prise, et si l’un d’eux parvient à dégager un bras, il en porte, à
l’aveuglette et le plus souvent dans le vide, de petits coups précipités,
étriqués, bredouillés; et le combat ne finirait jamais si le couteau félon,
évoqué parla honte du spectacle incongru, ne surgissait soudain, presque
spontanément, de l’une ou l’autre poche. Contemplez d’autre part deux
boxeurs: pas de mots inutiles, pas de tâtonnements, pas de colère; le calme
de deux certitudes qui savent ce qu’il faut faire. L’attitude athlétique de la
garde, l’une des plus belles du corps viril, met logiquement en valeur tous
les muscles de l’organisme. Aucune parcelle de force qui de la tête aux
pieds puisse encore s’égarer. Chacune d’elles a son pôle dans l’un ou l’autre
des deux poings massifs surchargés d’énergie. Et quelle noble simplicité
dans l’attaque! Trois coups, sans plus, fruits d’une expérience séculaire,
épuisent mathématiquement les mille possibilités inutiles où s’aventurent
les profanes. Trois coups synthétiques, irrésistibles, imperfectibles. Dès que
l’un d’eux atteint franchement l’adversaire, la lutte est terminée à la
satisfaction complète du vainqueur qui triomphe si incontestablement qu’il
n’a nul désir d’abuser de sa victoire, et sans dangereux dommage pour le
vaincu simplement réduit à l’impuissance et à l’inconscience durant le temps
nécessaire pour que toute rancune s’évapore. Bientôt après, ce vaincu se
relèvera, sans avarie durable, parce que la résistance de ses os et de ses
organes est strictement et naturellement proportionnée à la puissance de
l’arme humaine qui l’a frappé et terrassé.

Il peut sembler paradoxal, mais il est facile de constater que l’art de la
boxe, là où il est généralement pratiqué et cultivé, devient un gage de paix
et de mansuétude. Notre nervosité agressive, notre susceptibilité aux
aguets, la sorte de perpétuel qui-vive où s’agite notre vanité soupçonneuse,
tout cela vient, au fond, du sentiment de notre impuissance et de notre
infériorité physique qui peine de son mieux à en imposer, par un masque
fier et irritable, aux hommes souvent grossiers, injustes et malveillants qui
nous entourent. Plus nous nous sentons désarmé en face de l’offense, plus
nous tourmente le désir de témoigner aux autres et de nous persuader à
nous-mêmes que nul ne nous offense impunément. Le courage est d’autant
plus chatouilleux, d’autant plus intraitable que l’instinct effrayé, tapi au fond
du corps qui recevra les coups, se demande avec plus d’anxiété comment
finira l’algarade. Que fera-t-il, ce pauvre instinct prudent, si la crise tourne
mal? C’est sur lui que l’on compte, à l’heure du péril. A lui sont dévolus le
souci de l’attaque, le soin de la défense. Mais on l’a si souvent, dans la vie
quotidienne, éloigné des affaires et du conseil suprême, qu’à l’appel de son
nom il sort de sa retraite comme un captif vieilli qu’éblouirait soudain la
lumière du jour. Quel parti prendra-t-il? Où faudra-t-il frapper, aux yeux, au
ventre, au nez, aux tempes, à la gorge? Et quelle arme choisir, le pied, la
dent, la main, le coude ou les ongles? Il ne sait plus; il erre dans sa pauvre
demeure qu’on va détériorer, et durant qu’il s’affole et les tire par la
manche, le courage, l’orgueil, la vanité, la fierté, l’amour-propre, tous les
grands seigneurs magnifiques, mais irresponsables, enveniment la querelle
récalcitrante, qui aboutit enfin, après d’innombrables et grotesques détours,
à l’inhabile échange de horions criards, aveugles, hybrides et pleurards,
piteux et puérils et indéfiniment impuissants. Au contraire, celui qui connaît
la source de justice qu’il détient en ses deux mains fermées n’a rien à se
persuader. Une fois pour toutes il sait. La longanimité, comme une fleur
paisible, émane de sa victoire idéale mais certaine. La plus grossière insulte
ne peut plus altérer son sourire indulgent. Il attend, pacifique, les premières
violences, et peut dire avec calme à tout ce qui l’offense : «Vous irez
jusque-là». Un seul geste magique, au moment nécessaire, arrête
l’insolence. A quoi bon faire ce geste? On n’y songe même plus tant
l’efficace est sûre. Et c’est avec la honte de frapper un enfant sans défense,
qu’à la dernière extrémité on se résout enfin à lever contre la plus puissante
brute, une main souveraine qui regrette d’avance sa victoire trop facile."
"que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite"
Jésus-Christ selon Saint Matthieu (V, 1-12).
Avatar de l’utilisateur
Mich04
Boxeur chevronné
Boxeur chevronné
Messages : 1109
Inscription : 01 juil. 2009, 09:40
Localisation : Sud est

c'est un peu long, mais tres beau... et bien que le texte date, tout ce qui est dit est bien vrai !! :D
Soutient un boxeur de talent, sportivement et humainement, Jeremy PARODI (Ch. de FRANCE et Ch. du MONDE IBF youth, Super coq)

Et Benoit comment il va ?

http://jakiechangue.labrute.fr
http://brucelee004.labrute.fr
Avatar de l’utilisateur
goldmund
Star du forum
Star du forum
Messages : 3447
Inscription : 28 oct. 2006, 15:27
Localisation : à la bonne distance

c'est vrai c'est un peu long. Ce gars est pas n'importe qui.
Prix nobel de littérature en 1911 c'est pas rien quand meme.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Maeterlinck

j'aime bien le style bien typé début du siecle. Ca rappelle un peu Edmond
Rostand dans "Cyrano de Bergerac".
"que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite"
Jésus-Christ selon Saint Matthieu (V, 1-12).
Avatar de l’utilisateur
Renaud
Boxeur chevronné
Boxeur chevronné
Messages : 1062
Inscription : 28 août 2005, 18:51
Localisation : Paris

Très bien écrit, un style très daté et musical... Merci de nous avoir fait découvrir ce texte. :)
Répondre